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Textes de Jac PETIT-JEAN-BORET



Des petits textes sans vergogne

A mon ami Eric Fundt, par Jac PETIT-JEAN-BORET

A MON AMI ERIC

Il entra dans le bureau un peu gauchement, pourtant avec un sorte de grandeur interne, comme s'il était gêné de devoir se soumettre à cet entretien d'embauche.
Moi, je trônais dans ce local libre qu'on m'avait prêté pour mener à bien mon casting. Pas peu fier d'avoir nouvellement accédé à cette responsabilité valorisante à l'American Express Card Division en banlieue parisienne, je pouvais enfin décider moi-même qui composerait le service dont je venais d'être nommé chefaillon.
Bien déterminé à changer l'ambiance un peu morbide des fonctionnaires-nés, je n'étais pas satisfait des candidats jusqu'alors entrevus.
J'avais vingt-huit ans. Le nouveau venu en avait vingt-quatre.

Il était habillé d'une étrange manière un peu vieillotte qui ne cadrait pas avec sa prestance. Un pantalon de velours à grosses côtes pas tout jeune, un chandail dans les tons gris sur une chemise sans style, sans âge, sans éclat.
Il s'assit en face de moi, tenant serrée contre lui la vieille serviette en cuir qui devait lui parvenir de son grand-père. Il avait des traits nobles, presque moyen-âgeux, une coupe au bol qui faisait penser à un saint de vitrail ou à un duc de province, de beaux yeux clairs un peu en amandes dans des orbites profondes, un nez et un menton volontaires, et il s'exprimait dans un français châtié avec une pointe de condescendance amusée.
Il avait bourlingué, avait même vendu des hélicoptères monoplaces en Australie, accusait une culture bien supérieure à la mienne, et quand je testai ses connaissances linguistiques anglo-saxonnes indispensables au sein de notre entreprise américaine, j'eus honte de mon accent et de mon phrasé, les siens étant parfaits.
Il allait détonner dans le bureau, mais il m'intéressait et me plaisait. Je lui dis intantanément qu'il était engagé.

C'est vrai qu'il était différent de tous les autres employés. Parmi eux d'ailleurs, les commentaires sur cette embauche étaient assez en sa défaveur. Sans doute parce qu'il se montra aussitôt intelligemment efficace, mais très cynique. Les anciens du service qui étaient rentrés avant moi étaient pour la plupart un ramassis hétéroclite de coquelets et poulardes toujours prêts à se chamailler. Depuis que j'avais accédé au rôle de timonier du bureau, les nouveaux que j'avais moi-même recrutés étaient beaucoup plus en harmonie et nous formions un petit groupe de trois ou quatre qu'Eric vint rejoindre rapidement.
Il y avait François parmi ceux-là et tous les trois, nous nous entendions très bien, nous déjeûnions ensemble à la pause de midi et nous nous fréquentâmes de plus en plus assidûment dans notre vie extra-professionnelle.
Seuls François et Eric étaient à la hauteur de leurs responsabilités et n'hésitaient pas à les outrepasser intelligemment lorsque c'était nécessaire. Les autres acquittaient leur minimum requis pour toucher un maigre salaire.
Sauf avec mes amis, j'étais peu enclin à déléguer, préférant résoudre moi-même les cas épineux et cela devint vite intenable nerveusement. C'est pourquoi je m'arrangeai pour me faire licencier en mettant tout mon service en grève, leur procurant ainsi un meilleur salaire et de meilleures conditions de travail et en touchant moi-même un petit pactole.
J'avais voulu voir jusqu'à quel point j'endurerais mon ascension spectaculaire, et c'était tout vu, je n'étais pas fait pour les relations hiérarchiques, ni pour obéir, ni pour diriger.

Nous continuâmes à nous voir régulièrement tous trois toute cette année que je passai sans emploi à Paris. Eric militait humoristiquement dans l'entreprise pour qu'on pose une stèle sur le gazon à l'entrée proclamant "Interdit aux chiens et aux PETIT-JEAN-BORET". Il m'invita avec ma compagne du moment dans la magnifique maison morvandiaute de sa tante et je me souviens même d'y avoir eu une petite crise passagère de jalousie à son égard, ma compagne le magnifiant ouvertement.

Puis je partis pour Formentera. François et lui quittèrent peu après l'American Express et nous ne nous revîmes plus alors. Eric s'exila en Bretagne avec son amie Anouk où il trouva une énorme maison dotée de quinze fenêtres en gardiennage, unique habitation sur "l'île de la Jument" peuplée seulement de lapins, en plein milieu du golfe du Morbihan. Il effectua un stage de limousinerie pour bénéficier des allocations puis décida de s'établir "écrivain public". Il possédait une aussi belle éloquence dans ses écrits que dans son parler et il mit son talent à disposition des moins habiles.
Il tenait une permanence à terre dans un café du port et habitait sur son île. Le golfe du Morbihan est le siège de violents courants marins qu'il affrontait quotidiennement sur son frêle esquif. Chacun dans notre île, nous continuâmes à échanger une correspondance régulière. Nous voyions chacun François lors de nos rares retours à la capitale, mais nos passages à nous ne correspondaient jamais. Anouk l'avait quitté à regret, mais trouvait la vie trop monotone sur cette île quasi déserte.

Après trois ans sans nous rencontrer, il m'informa dans une de ses longues lettres qu'il monterait à Paris en novembre, ayant réussi à obtenir un rendez-vous auprès d'un médecin qui acceptait de le vasectomiser. Pas plus lui que moi ne nous sentions enclins à la paternité. Comme je devais monter à la même époque, je lui fis part de mon envie de subir la même intervention si son toubib était d'accord, le mois de novembre étant alors traditionnellement celui de mon passage parisien. Le rendez-vous fut pris. J'étais content, j'allais faire d'une pierre deux coups, me débarasser de cette lourde responsabilité et revoir enfin mon ami.

A la date prévue pour notre rencontre, il ne se manifesta pas. Après deux jours sans nouvelles, j'appelai sa mère chez qui il devait séjourner. Elle était inquiète car il lui avait téléphoné la veille de son départ afin de confirmer son arrivée. Avec François, nous nous perdions en conjectures, et l'inquiétude nous gagna. François se souvenait avoir entendu Eric déclarer que si la succession de la maison de sa tante ne se déroulait pas plus équitablement, il n'hésiterait pas à "disparaître" pour geler les négociations difficiles avec ses cousines. Nous nous raccrochâmes à cet espoir, mais pourquoi ne m'en aurait-il rien dit, je pense qu'il m'aurait fait confiance à ce sujet.
Les jours passaient et nous nous appelions quotidiennement, la mère d'Eric, François et moi. La première supposition était évidemment qu'il ait eu un problème de navigation dans les courants en venant à terre, mais la gendarmerie alertée retrouva sa barque à quai, sa voiture n'était plus là. Aucune trace de lui sur l'île de la Jument, la maison avait été fermée et il était bien parti. Il avait donc bien pris la route mais aucun hopital, aucun commissariat, aucune gendarmerie ne trouvait sa trace.
Une nouvelle semaine passa sans explication et nous étions de plus en plus inquiets.

Puis la mère d'Eric reçut un appel d'une gendarmerie de Vendée lui signalant que son fils et sa compagne avaient été arrêtés à la suite de l'attaque d'une petite agence rurale du Crédit Agricole. Nous fûmes tous stupéfaits d'entendre si invraisemblable explication ! Cela ne lui ressemblait aucunement ! Nous refusions unanimement cette éventualité, c'était incompréhensible.
Il ne fallut pas plus d'une journée pour que la vérité éclate. La reconstitution des faits éclaira toute la tragique dérision de l'histoire.

Lors de sa dernière permanence au café du port, il avait rencontré un couple sympathique avec lequel il parla tout l'après-midi. Les informant de son voyage du lendemain, il les invita à passer la nuit sur son île et à les ramener à terre au matin avant de prendre la route.
Ils passèrent ensemble une agréable soirée et au matin, fermèrent la maison et se dirigèrent vers la barque.
Juste avant de prendre la mer, l'invité sortit un pistolet et tua Eric d'une balle dans le dos, tout net, sans lui laisser le temps de comprendre ce qui lui arrivait. Ils lui prirent ses papiers et l'enterrèrent sur place, regagnèrent la terre ferme, prirent sa voiture et partirent en cavale.
Petits délinquants, grillés par leur identité, ils venaient de gagner du galon dans le morbide juste pour voler des papiers, même pas d'argent. Même leur casse fut loupé.

Fin stupide d'un homme de première qualité, d'une personnalité exceptionnellement riche, altruiste et originale et fin de nos rires communs.
Notre amitié persiste évidemment. Eric, je pense souvent à toi.


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